samedi 7 mars 2009

Prix de l'économie Jacques MISTRAL

Bienvenue sur cet espace de rencontre de débats et d'échanges que j'espère riches intenses, diversifiés. C'est de la discussion que naît la bonne idée. Que serait le monde sans idées. Alors Vista

Kezeco.fr
Chat vidéo avec Jacques Mistral du 16 janvier 2009
Thème : Obama sauvera-t-il l'économie américaine ?
1re partie : Obama, le retour d'un pilote dans l'avion

Léon, MIP : Est-ce qu'Obama va vraiment marquer l'histoire des Etats-Unis ? A-t-il une chance d'agir, ou est-il un produit marketing ? Peut-il tenir ses engagements ?

Jacques Mistral : Bonjour. Merci pour votre invitation. Je suis très heureux de participer à
l'activité de ce site, qui permet de mieux comprendre les phénomènes économiques. Et je
souhaite beaucoup de succès à la première promotion du MIP.

Jacques Mistral : En rentrant dans le vif du sujet, je voudrais donner une réponse à la fois
catégorique et laissant la porte ouverte à votre question sur Barack Obama en tant que
président. Ma première réponse est catégorique: ce n'est absolument pas un produit
marketing. C'est un homme qui a démontré dans sa carrière fulgurante des qualités tout à
fait exceptionnelles, dont certaines sont désormais très bien reconnues, son intelligence très
élevée, son charisme... Ce qu'on peut retenir, c'est la façon dont il s'est comporté à
l'occasion des trois débats avec son challenger McCain. Fin août, Barack Obama sortait
d'une campagne épuisante contre Hillary Clinton, au sein du camp démocrate. En un mois, il
a montré qu'il était l'homme de la situation. Il était exactement celui que l'Amérique attendait.
C'est un homme d'un calme impressionnant. Il a des qualités d'organisateur dont toute sa
campagne a témoigné. Il a déjà donné la preuve qu'il avait les qualités d'un homme d'Etat.
Sur l'autre question: marquera-t-il l'histoire ? Cela dépend beaucoup de la séquence des
événements. Je pense qu'il a tous les atouts pour marquer l'histoire des Etats-Unis, et
derrière celle du monde. Il a tous les atouts en mains, et va se comporter d'une manière très
américaine et assez peu française, c'est-à-dire qu'il va s'adapter aux circonstances. Les
responsables politiques américains sont des gens extrêmement pragmatiques. Ce n'est pas
dans le programme qu'il faut chercher la totalité de ce qu'il va faire, pas plus qu'en 1932 on
ne pouvait prédire ce que ferait Roosevelt à partir de 1933. Mais on peut être certain qu'il a
dessiné de manière convaincante la façon dont il allait s'attaquer aux problèmes structurels
et conjoncturels de l'Amérique.

Bilou : Je suis contente qu'enfin un Noir prenne le pouvoir, mais sa position n'est-elle
pas risquée ? Aura-t-il le temps de s'occuper de l'économie avec tout l'héritage leur
que lui a laissé Mister Bush ?

Jacques Mistral : Depuis des mois, on dit que c'est le plus sale job des Etats-Unis, devenir
président en ce moment. Les marges de manoeuvre sont très étroites, en particulier sur le
plan économique et financier. Mais il est clair que l'économie fait partie des toutes premières
priorités. C'était déjà le cas dans la campagne des démocrates. Ça l'est encore plus depuis
septembre, avec la faillite de Lehman Brothers. Et avec l'aggravation de la conjoncture
depuis décembre, c'est encore plus le cas. C'est pourquoi il a eu ce grand discours
programme sur l'économie la semaine dernière. C'est sa première priorité.

Chagu : Une grande partie des dépenses du plan Obama est dédiée aux réductions
d'impôts, celles-ci entraîneront-elles une relance de la consommation ?

Jacques Mistral : C'est une très bonne question d'économie. La proposition telle que je l'ai
comprise de l'équipe de Barack Obama, c'était 775 milliards sur deux ans, la semaine
dernière. Mais c'est le Congrès qui est décideur en la matière. Aux Etats-Unis, le Président
propose et le Congrès décide. C'est le Président qui exécute la loi que vote le Congrès, qui a
une très grande marge d'indépendance. Ce chiffre d'aujourd'hui d'un plan à 825 milliards de
dollars peut donc encore gonfler dans les semaines qui viennent. Il comprend 2 parties très
différentes : des dépenses publiques d'une part, et des réductions d'impôt d'autre part.
Sur les 300 milliards de baisse d'impôts par la fiscalité, c'est une mesure qui a des
caractéristiques politiques. Elle correspond à un engagement du candidat, qui a développé
un thème fiscal pendant sa campagne, à la fois intéressant et risqué, qui était qu'il y aurait
des augmentations d'impôts en Amérique pour la première fois depuis Reagan. C'est
d'habitude considéré comme un suicide politique. Il a osé faire ça de manière extrêmement
habile, avec 2 arguments : 1° : les riches ont bén ficié de trop de baisses d'impôts sous
George W. Bush. On va donc revenir au taux qui était en vigueur sous Clinton. Et 2°, pour
vendre son idée, il a aussi parlé de baisses d'impôts pour la classe moyenne, qui représente
95 % de la population américaine.

Animatrice : mais peut-on être sûrs que cela va relancer la consommation ?
La réponse « mainstream » des économistes, à laquelle je me rallie pour une fois, est qu'il y
a des pertes en ligne très importantes. Un peu partout dans le monde, les ménages sont
plutôt inquiets, et aux Etats-Unis, ils sont terrifiés. On l'a vu avec les mesures fiscales
adoptées à la fin du printemps, une partie se transforme en consommation, c'est certain,
mais une bonne partie est épargnée.

Bao : Compte tenu de l'endettement de chaque Américain, comment Obama pourrait-il
relancer la consommation ? En endettant les USA encore plus ?

Jacques Mistral : Il ajoute un fardeau supplémentaire, c'est sûr, car ça creuse le déficit et
ça fait exploser la dette. Les chiffres sont hallucinants. Même en étant habitué en tant que
macro-économiste à des chiffres assez gros, là, quand même, ça fait beaucoup ! Le déficit
des Etats-Unis, qui se chiffre déjà à 700 milliards de dollars, sera aggravé par le fait qu'il y
aura des moins values fiscales, par le plan Polson n°1 (700 milliards), le plan Polson n°2
(800 milliards), et ce stimulus à 825 milliards pour le moment. Pour l'instant, le Trésor
américain va devoir émettre pour 2 500 milliards de dollars en 2009. Depuis quelques
semaines, on voit que les marchés financiers commencent à s'inquiéter de cette explosion
des dettes. On l'a vu d'abord en Europe. La question que vous posez est de savoir si ce
mécanisme peut être transposé aux Etats-Unis : oui, je le crains.

Bill : Obama veut mettre l'accent sur une véritable politique de grands travaux, en
investissant notamment dans la construction de routes. Sachant que cela fait
longtemps qu'aucun programme d'infrastructures n'avait été mis en place aux Etats-
Unis, Obama peut-il réussir ?

Jacques Mistral : On a une image de l'Amérique qui est en partie trompeuse, car on
l'associe au miracle de la nouvelle économie, des hautes technologies, des centres de
recherche, des universités, tout cela est parfaitement vrai. Mais après 25 ans de mépris de
l'administration publique sous les administrations républicaines successives, l'état du pays
est piteux dans beaucoup de domaines. Sur les infrastructures, vous avez peut-être en
mémoire ce gigantesque pont du Minnesota qui s'est effondré. Donc il y a un besoin objectif
de remettre de l'argent public dans ces grands travaux. Il faudra les financer, c'est clair.
Quand on parle des infrastructures, on parle du retour de l'Etat sur ses fonctions les plus
traditionnelles. Ce sera un changement de discours et d'état d'esprit très important à partir
du 20. La question vraiment centrale est de savoir jusqu'où ira cette intervention de l'Etat.
Animatrice : C'est ça la 3e révolution américaine, le titre de votre livre ?

Jacques Mistral : Pour parler du titre du livre, c'est plutôt l'évocation des grandes
révolutions qui ont marqué les Etats-Unis, celles de Roosevelt et de Reagan notamment.
L'hypothèse que j'avais faite il y a un an en écrivant ce livre était que ce pays était prêt pour
faire un pas de même ampleur pour revenir à un partage entre l'Etat et le marché différent de
celui de Reagan et de Bush.

Léon, MIP : Comment l'Amérique peut-elle dépenser tant d'argent, promettre de créer
3 à 4 millions d'emplois, sans non plus s'endetter à un point de faillite ?
Jacques Mistral : La question du financement de la dette américaine est une question
posée depuis longtemps. Parmi les experts, il y a eu, après 2001, deux camps. Celui des
pessimistes, qui expliquaient que cela ne pourrait pas durer éternellement, et celui des
optimistes qui voyaient qu'il y avait des forces très puissantes à l’oeuvre. Le fait qu'il n'y ait
pas eu de crise de change, qu'on ait pas eu besoin d'une grande réunion de crise des
ministres des finances comme celle du Plaza en 1985, a donné progressivement crédit aux
optimistes. Les pessimistes, dont je faisais partie, ont été un peu décrédibilisés. L'Amérique
continuait à se financer car les investisseurs internationaux ont toujours intérêt à acheter du
papier américain... C'est vrai, mais je reste parmi les pessimistes dans le sens où je ne crois
pas que ces mécanismes puissent se perpétuer.
Je vais évoquer la question de la notion de notation des emprunts. Hier, par exemple, la
Grèce a vu sa note dégradée. C'est-à-dire qu'on n'est pas sûr qu'un euro de papier grec
vaudra demain un euro. Cela pourrait valoir moins. Cette possibilité existe donc. Pour les
Etats-Unis, je suis frappé de ce que, au lendemain de la mise en tutelle de FannyMae et
FreddyMac, une agence de notation a expliqué qu'elle maintenait la notation du
gouvernement fédéral américain, qui est la meilleure note au monde. C'est une nouvelle
extrêmement importante. Le fait qu'il y ait un communiqué, c'est que la question s'est posée
et que la réponse n'était pas évidente. Le fait qu'ils aient donné une réponse positive veut
dire qu'en d'autres circonstances, ça peut changer. Un jour, comme pour la Grèce, il peut y
avoir sur le marché la nouvelle qui serait : un dollar ne vaudrait plus que 98 centimes. Ce
serait un désastre, pour les Chinois notamment, qui accumulent du papier américain. L'idée
que les placements étaient mal choisis serait intenable politiquement à Pékin.
Internaute : Quels sont les changements proposés par Obama ? Réussira-t-il a
améliorer l'économie américaine?

Jacques Mistral : Je résume deux grands thèmes importants. Le premier est celui de l'unité
nationale. Ces dernières années ont été marquées par une rhétorique néo-conservatrice qui
alimentait la division entre les Américains, qui donnait en permanence du grain à moudre à
la thèse de la guerre des cultures. Barack Obama, par contraste, a très clairement choisi le
thème de l'unité nationale. Je pense que l'une des grandes leçons de l'élection est le rejet de
ces politiques de division. Les Américains se considèrent comme une très grande nation, et
partagent tous le souhait d'être unis. C'est aussi ce qui explique que des baisses d'impôt
soient dans son programme, car c'est un moyen de rappeler aux élus républicains qu'ils
peuvent s'entendre.
Le second thème, c'est la classe moyenne. Il y a toute une littérature abondante sur la « fin
de la classe moyenne ». Cela reflète des réalités socio-économiques, liées aux
délocalisations, aux menaces sur les retraites, à l'augmentation du coût des études, etc. Il y
a eu beaucoup de facteurs qui ont placé cette vaste majorité de la population dans une
situation devenue précaire, au sens de "insecure". L'électorat américain a donné
effectivement à Barack Obama mandat pour reconstruire plus de sécurité pour cette classe
moyenne.

Animatrice : Et de redonner du pouvoir d'achat à cette classe moyenne ?
Jacques Mistral : Le pouvoir d'achat n'est pas une matière qui est dans les mains du
Président, vous n'aurez donc jamais un mot sur ce sujet. Aux Etats-Unis, le thème n'est pas
le pouvoir d'achat, c'est les emplois. En l'absence de filet de protection sociale, dans un
système de protection dans lequel beaucoup d'éléments (santé, retraite...) sont liés au
contrat de travail, le thème central est d'avoir des emplois. Les Américains font confiance au
marché car ils pensent que c'est le meilleur système pour stimuler l'économie et la
croissance. Mais lorsque le marché ne délivre pas ce résultat, que le plein-emploi est
significativement en péril, ils en appellent à la seule autorité constituée qui puisse
contrecarrer le désastre, c'est le gouvernement. Barack Obama a donc un mandat clair pour
créer des emplois.
2e partie : La crise actuelle sonne-t-elle le glas du leadership de l'économie
américaine ?

Jo : La récession qui a débuté en 2008, sera-t-elle plus longue et plus dure que la
récession de 1929 ?

Jacques Mistral : C'est aller vite en besogne. Je comprends qu'on se pose la question,
vous admettrez qu'il est difficile d'y répondre.
On n'est pas pour l'instant dans des circonstances comparables, d'abord du fait des leçons
tirées des erreurs politiques de l'époque. D'abord, la politique monétaire. En 1929, il y a eu
une politique monétaire restrictive, qui a créé la panique dans le système bancaire. Ensuite,
il y a eu à l'époque des politiques déflationnistes, c'est-à-dire qu'au lieu de faire des déficits
temporaires, il y a eu des réactions consistant à dire: déficit, donc on va baisser les salaires
des fonctionnaires, etc. Cette leçon est aussi à peu près bien comprise un peu partout.
La troisième leçon, c'est le protectionnisme. Le relèvement des barrières douanières, dans
les années 1030, a amené à la catastrophe. Cette 3e leçon est celle à laquelle les
gouvernements sont très attachés et que vraiment tout le monde a retenu. Le G20 a ainsi
pris l'engagement de travailler ensemble en novembre, de se revoir en avril. Tant que ce
processus de discussion est à l’oeuvre, il y a une sorte de protection.
Animatrice : Les Etats-Unis ne se redirigent-ils pas vers un peu plus de
protectionnisme ?

Jacques Mistral : Dans les relations commerciales entre les pays, il y a un certain nombre
de sujets qui ne sont pas de niveau grand public et qui se règlent à travers les mécanismes
de l'OMC. Il y a par exemple un contentieux entre Airbus et Boeing, c'est un sujet qui dure
depuis plusieurs années, et dont on évite qu'il dérape.
Il y a deux choses qui dans la campagne ont prêté le flanc à cette suspicion de retour au
protectionnisme. Il était en campagne contre Hillary Clinton, qui avait cherché à attirer la
« white working class ». Il était clair que Barack Obama ne pouvait pas la laisser capitaliser
sur le thème des classes moyennes de façon exclusive. Mais fondamentalement, ce thème a
pratiquement disparu de la campagne Obama, et toute l'équipe Obama est très consciente
des conséquences incalculables qu'aurait un retour du protectionnisme aux Etats-Unis.
Question de Valentine : On compare souvent la crise actuelle à la crise de 1929.
Pourtant, il s’agit essentiellement d’une crise financière. Est ce que le mot de
récession est valable aujourd’hui ? Peut-on être plus optimiste pour 2009 ?
Jacques Mistral : Vous avez posé une question technique. Le vocabulaire des économistes
est relativement précis. Récession désigne habituellement une diminution de la production
nationale. Aux Etats-Unis, on parle de récession à partir de deux trimestres de baisse
successifs.
A partir du moment où on baisse de 1 ou 2 dixièmes de points, en France, on dit qu'on entre
en récession. Aux Etats-Unis, les ordres de grandeur sont différents. Ces 4 derniers mois, le
recul de la production a été sur un rythme de 5 %. Là, ça devient sérieux et on peut parler de
dépression car se mettent en place des forces qui propagent le mécanisme. Jusqu'en
novembre, il y avait surtout une crise financière, l'économie réelle restant assez résistante. A
partir de septembre, et encore plus en novembre, on voit un recul massif de la
consommation, et de l'emploi. Ça, c'est plus dangereux que la récession car on voit qu'il y a
un mécanisme qui peut être cumulatif. Il y a beaucoup moins d’emploi, car on a besoin de 5
% de moins d’effectifs. Les gens sont tétanisés, ne consomment plus. C’est ce qui a conduit
Keynes à inventer le multiplicateur. On peut redouter que cela se reproduise. C'est cela
contre quoi lutte le plan de Barack Obama, c'est éviter que ce mécanisme ne s'enclenche, et
construire une sorte de plancher avec suffisamment de dépense publique, d'infrastructures,
d’emplois de substitution, pour que les effets dépressifs butent et permettent par la suite un
rebond.
Pour l'instant, il y a une sorte de consensus pour dire que l'année 2009 commence mal. Le
Président lui-même a tout intérêt à expliquer qu'il trouve un héritage épouvantable et que
cela va s’aggraver. Mais je crois que ça correspond à la réalité. Il y a encore plus mois de
recul de la production à venir, les prix de l’immobilier baissent, comme la consommation et
l’emploi. Il y a plusieurs mois très difficiles avant que se produise l'effet de plancher et le
rebond dont j'ai parlé.

Bob : Quid de la faillite probable de l'industrie automobile américaine qui risque
d'accroître considérablement le chômage ?
Jacques Mistral : Si on était dans un capitalisme pur et dur, ils seraient en faillite depuis un
moment. Aux Etats-Unis, l'industrie automobile sort un peu du capitalisme pur et dur et
interfère beaucoup avec les mécanismes politiques. Que les grands constructeurs aillent
jusqu’à la faillite me paraît assez peu probable. Les intérêts politiques et économiques sont
immenses. Les régions du Michigan en particulier sont véritablement sinistrées. Peuvent-ils
laisser tomber cette industrie, ou plutôt faire des plans d'ajustement ? C'est probable. A mon
avis, ils le feront de manière constructive. Le management de ces sociétés est fautif de ne
pas avoir préparé la conversion de ces industries vers des produits d’avenir, comme l’ont fait
les constructeurs japonais, qui n’éprouvent pas les mêmes difficultés. Le fait que le Congrès
n'ait pas aidé les trois constructeurs en novembre, a mon avis, signifie que le gouvernement
va leur tordre le bras : c’est assez, on est en train de tourner la page des véhicules gros
consommateurs. Ils ont les capacités techniques, ils connaissent les moteurs qui
consomment deux fois moins d'essence. Mais il faut un consensus national, que les
constructeurs soient presque en faillite, que le gouvernement soit d'accord pour les sauver,
avec l’argent du contribuable, et à ce moment-là, ils viseront le développement durable et
sauveront leur industrie.
valere : le problème de l'économie américaine ne réside-t-il pas d'abord dans
l'inadaptation de son outil de production aux marchés d'aujourd'hui ? D'où les
suppressions d'emploi qui alimentent le cycle infernal...

Jacques Mistral : Oui, tout à fait. Ce qu'on vient de discuter s'applique à beaucoup de
secteurs, et l'une des sanctions a été la réduction de l'emploi manufacturier depuis des
années. Mais autant je suis sévère sur son état d’aujourd’hui, autant je suis confiant dans
leur capacité à rebondir. Regardez Boeing, ils sont en quelques années de retour sur le
marché. Ils ont répondu de manière très agressive à l'introduction de l'A 380 avec leur 787.
Ne sous-estimons pas leurs capacités. Le fait de remettre l'Etat dans le jeu sera aussi un
stimulant pour que l'industrie se revitalise.

Quentin : Les USA ont toujours considéré la protection de l’environnement comme
une gène à la prospérité de leur économie. Ne pensez-vous pas que les mentalités
changent, et si oui pourquoi ?
Les années récentes ont été marquées, de la part de l'administration Bush, et en particulier à
travers les négociations internationales, marquées par un souverain mépris vis-à-vis des
préoccupations environnementales. Ce n’est pas le cas du pays tout entier, qui a des
préoccupations environnementales anciennes, y compris dans des mécanismes comme les
permis d’émission. Mais fondamentalement, vous avez raison, cette Administration a été
principalement intéressée par l'industrie du pétrole, du charbon, etc. Mais les choses ont
beaucoup changées. J'ai même été surpris de la rapidité avec laquelle les choses ont
changé depuis 2006. Plusieurs événements ont contribué à cela, au-delà du fond actif de
citoyens, de municipalités engagées dans le processus.
D’abord, Katrina, qui a tout d'un coup mis en réalité ce qu'ils avaient vu sur les écrans. Ce
qu'on montrait habituellement dans les films est devenu quelque chose comme une menace
pour le pays.
Autre exemple, on voit en Californie les neiges de la Sierra Nevada qui remontent peu à peu,
comme les glaciers du Groenland. Les ressources en eau diminuent. C'est aussi une
perception très concrète, qui vient en appui du film de Al Gore, des prises de conscience des
citoyens, municipalités, certains Etats, mais aussi de la prise de conscience de certains
industriels. C’est important aux USA : il y a aujourd'hui davantage d'industriels qui veulent un
cadre pour savoir où on va en matière d'émission de gaz.
Ils ne veulent plus de l'anarchie qui fait que les choses, les taxes sont différentes d'un Etat à
l'autre. La communauté des affaires veut un cadre qui commence par la fixation du prix du
carbone. Depuis deux ans, le Sénat discute de façon progressive et régulière de ce sujet,
fixer un objectif d'émission de gaz à effet de serre, puis envisager ensuit la création de
bourse pour les échanges. C'est un sujet qui évoluera, j’en suis confiant.
Question de Babette : Obama promet de créer 5 millions d’emplois verts. Peut-il y
arriver ?
Le chiffre, je ne me prononcerai pas dessus, mais ce qui est intéressant, c'est qu'aux Etats-
Unis, le problème de l'environnement sera pris comme un problème économique. Il y a
depuis longtemps des associations en faveur de l'environnement, qui sont très actives.
Mais aux Etats-Unis, ça devient un sujet d'intérêt général le jour où ça devient un sujet
économique. A partir de là, la compréhension du sujet environnemental n'est plus
simplement de faire un monde meilleur, mais de mobiliser des circuits financiers, financer
des recherches, créer des emplois... Le coup de pouce d’Obama favorise ce secteur en train
de germer.
Il y a beaucoup d'entrepreneurs en Californie qui sont dans le même état d'esprit que celui
de la révolution de la nouvelle économie. Ils sont prêts à développer des systèmes, des
solutions technique. Ils attendent un soutien du gouvernement fédéral pour faciliter la
recherche ou le financement des premières réalisations opérationnelles, donc ils attendent
une intervention gouvernementale. Cela sera-t-il suffisant pour créer à brève échéance un
nombre important d'emplois ? Je n'en sais rien, j’en doute. Mais cela aura des effets.
Claire : Le leadership américain est en souffrance. Obama peut-il apporter des
améliorations ?
Le leadership économique est très différent de ce qu'il était dans les années 50. On est dans
une époque totalement différente. Certains, en particulier, les néo-conservateurs ont cru
dans les années 90, que les Etats-Unis entraient dans une période comparable en termes
d'influence illimitée. Ce n'est pas le cas, mais c'est quand même une composante
importante. Et puis sur le plan financier ce n’est pas la même situation. Néanmoins, ce
leadership est une chose extrêmement importante dans l'avenir de l'économie mondiale.
Il n'y a pas beaucoup d'alternative.
On évoque parfois l'idée d'un monde multipolaire, c'est une vision en avance sur les réalités.
Il y a d’une part les Etats-Unis ont une monnaie, des technologies, des ressources, un
gouvernement, et d’autre part des blocs hétéroclites comme l'Europe, la Chine, etc., où
chacun n'est pas au même niveau. Sans les Etats-Unis, il est difficile d'imaginer un ordre
économique international. Après la période Bush, on voit venir une administration plus
ouverte, il faut s’en réjouir.

Delphine : Pensez-vous que seuls les Etats-Unis pourront donner une impulsion
suffisante pour sortir le monde de cette crise ? Et l’Europe ?

Jacques Mistral : Mon sentiment part de l'observation, faite depuis deux ans, concernant la
thèse du découplage. Pendant 18 mois, on a cru que l'économie européenne et les
économies émergentes pouvaient conserver un rythme de croissance indépendant du fait
que les Etats-Unis entraient en récession et vivaient des difficultés. Je n'y ai jamais cru, car
par définition, on constate depuis des années que les interdépendances économiques sont
renforcées de manière directe et indirecte. Directement, ce sont les flux de commerce
international, c'est ce qui affecte directement la Chine, qui est aujourd'hui dans une situation
difficile et qui pourrait l’être encore plus. Pour l'instant, on dit que le taux de croissance
pourrait baisser à 7 %. Le ralentissement pourrait être plus prononcé. Ça ouvre des
questions difficiles pour les Chinois.
En Europe, l'idée que nous resterions autonomes sur le plan économique est abandonnée.
Effectivement les Etats-Unis ont connu des excès financiers beaucoup plus graves que les
nôtres, et je suis convaincu que le système financier européen est en meilleure forme que
celui des Etats-Unis. Mais l'Amérique a une capacité de rebond, une capacité d'action avec
pragmatisme qui est plus importante. Non pas qu'ils trouvent tout de suite les réponses. Ces
3 derniers mois, je trouve que les réponses européennes étaient plus adaptées, élaborées
avec plus de sang froid, mises en oeuvre avec plus de simplicité et d’efficacité, dans un
cadre institutionnel bien plus compliqué. Mais finalement, entre les gouvernements et la
banque centrale européenne, pour ce qui concerne la relance, et la finance, toutes les
réponses ont été apportées dans les temps voulus et dans de bonnes proportions.

Yann : Le plan de relance US se monte à 7 % du PIB, le plan chinois à 15 %, l'européen
à 2 %. Les Européens sont-ils trop frileux ou bien plus sages que des Etats-Unis, déjà
surendettés, qui mettront structurellement leur économie de demain en danger en
empêchant une restructuration profonde aujourd'hui ?

Jacques Mistral : Les deux. D’abord, la récession est plus sévère aux Etats-Unis. Il y a une
réduction des emplois aux Etats-Unis de 100 000 emplois en novembre, de 100 000 en
décembre. On en est loin en France. Donc le fait que l'Amérique soit obligée de répondre
avec plus d'ampleur reflète ce mécanisme. Le problème est différent, et l'ampleur reflète une
situation infiniment plus dramatique que la nôtre.
Votre seconde suggestion sur laquelle il y avait le reflet d'une prudence est une très bonne
observation. Il n'y a pas de solution dans l'aggravation illimitée des déficits, comme si on
était toujours certains de trouver de quoi les combler. Entre les deux guerres, s’il y a eu des
déficits, ce n’était pas parce que les gens avaient de mauvaises idées ou faisaient preuve de
mauvaise volonté, c’est parce que les gouvernements n'ont plus trouvé de quoi se financer...
Dans le contexte actuel, il faut observer très attentivement ce qui se passe en Allemagne et
en France. Il y a eu une querelle sur le fait que les Allemands étaient supposés plus
rigoureux que nous, qui étions plutôt laxistes. C'est néfaste car ça crée de la suspicion entre
les pays, et ça empêche d'être efficace. La réaction des autorités a été sage, dans la mesure
où le gouvernement français a pris soin dans son plan de novembre d'agir énergiquement,
mais dans des proportions qui ne pouvaient inquiéter ni les marchés, ni les Allemands. Mais
n’oublions pas que le Trésor français paie plus son argent que les Allemands. Maintenant,
les Allemands se sont rendu compte que la difficulté était plus grande qu'ils ne le pensaient,
avec leur modèle de croissance basée sur l’exportation. Ils font maintenant un plan très
important. Cela permet un meilleur équilibre. Il faut que nous en profitions pour chercher des
solutions coopératives pour faire face aux prochaines étapes.
Question de Pauline : on parle souvent de la crise comme d’un manque d’éducation,
aussi bien de la part du grand public qui n’a pas les clés, comme pour les
professionnels de la finance qui manquent d’éthique. Comment doit-être traitée
l’éducation à l’économie, en quoi l’éducation influence la croissance ?

Jacques Mistral : Vous avez posé beaucoup de questions très importantes. Il y a une
différence de réaction des citoyens en France et aux Etats-Unis à l'égard des questions
économiques. Une partie tient à l'éducation. Peut-être attribue-t-on à l'éducation à
l’économie un poids un tout petit peu disproportionné par rapport à ce que véhiculent les
médias et l’information en général.
Nous avons en France par rapport aux Etats-Unis un défaut assez général, une fragilité qui
tient au fait que la culture française, depuis des siècles, attribue une très grande importance
à l'intervention de l'Etat sous toutes ses formes et est peu familière aux questions
religieuses, notamment dû à la faible diffusion du protestantisme. Il y a une similitude
troublante entre protestantisme et capitalisme. Nous avons peu le réflexe d'être confiants
dans l'économie de marché. Au contraire, aux Etats-Unis, ce réflexe est constant. Chaque
ménage fait en permanence des calculs d’optimisation : ils arbitrent pour tous les domaines
de la vie. En France, les esprits ont beaucoup évolué depuis les années 60, dans les
sphères publiques d'abord, dans les politiques économiques et également dans l'entreprise,
où les salariés ont largement ont évolué dans leur représentation du monde et la
construction du marché par rapport à autrefois.
Il est vrai qu'aux Etats-Unis se pose aussi une question sur ce fait que le dérapage du
capitalisme financier repose aussi sur le fait que les barrières éthiques avaient disparu. C’est
une leçon que nous avons à retenir.

gwendocelia : comment Obama voit-il le futur de l'Amérique ?
Jacques Mistral : Barack Obama voit l'Amérique comme un pays uni, et conforme à son
idéal, c'est-à-dire qui apporte au reste du monde énormément d'atouts avec cet esprit du
capitalisme, une conception positive de l'avenir, une grande confiance dans le
fonctionnement de la démocratie et du marché. Et en même temps, par rapport à ce discours
qui était déjà celui de ses prédécesseurs, aussi par la reconnaissance de ce que ce système
ne peut pas être simplement autorégulé, que l'Amérique ne peut pas imposer ses solutions à
elle seule aux autres pays. Les valeurs de l'Amérique seront toujours là, toujours actives,
mais nous avons la chance maintenant d'avoir un président qui aura une attitude ouverte au
dialogue, ouverte à l'idée que l'Etat a de grandes responsabilités, et ouverte à l'esprit du
multilatéralisme.
Jacques Mistral : Merci beaucoup.

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